Dans le contexte de la crise sanitaire et sociale que la planète traverse, l’aide publique au développement devient un levier encore un peu plus crucial du développement durable. En 2019, cette aide représentait à elle seule plus des deux tiers du financement extérieur des pays les moins avancés, soit 33 milliards de dollars1. Or, le Réseau des solutions durable des Nations Unies estime à 4 320 milliards d’euros le déficit de financement total sur la période 2019-2030 pour atteindre les 17 Objectifs de développement durable (ODD) dans les 59 pays avec le revenu le plus faible au monde2. L’atteinte des ODD sur l’ensemble de la planète d’ici 2030 passe donc nécessairement par des politiques de développement international ambitieuses.

Cependant, les manques de financements sont gigantesques. Une récente étude d’Oxfam3 démontre que depuis 50 ans, 5 000 milliards d’euros promis aux pays en développement ne sont jamais arrivés à destination. La France, en ne respectant pas l’engagement qu’elle a pris aux Nations Unies en 1970 de consacrer 0,7% de son revenu national brut à l’aide publique au développement4, a entrainé, à elle seule, un manque à gagner de 200 milliards d’euros. Une somme astronomique qui permettrait de rembourser la totalité de la dette extérieure de l’Afrique de l’Ouest tout en finançant en parallèle la vaccination complète d’un milliard et demi d’enfants à travers la planète.

Le contexte de crise sanitaire et sociale que nous traversons met en lumière encore un peu plus la nécessité de ces financements. Sans mesures drastiques pour soutenir les économies des pays en développement, la crise pourrait précipiter entre 200 et 500 millions5 de personnes dans la pauvreté, entraînant un recul d’une décennie en matière de lutte contre la pauvreté. Dans certains cas, ce recul est estimé à 30 ans6, ce qui rendrait logiquement impossible l’atteinte de l’Agenda 2030. Pour autant, une étude de 2019 du Fonds Monétaire International (FMI) démontre que les ODD peuvent être financés à un coût d’environ 2% du produit intérieur brut mondial, dont 0,4% d’aide au développement pour pallier le manque de ressources des pays pauvres7.

Cela dit, l’ambition n’est pour l’instant pas au rendez-vous, loin de là. Les plus grandes économies de la planète n’ont consenti pour les pays en développement qu’à une faible suspension du remboursement de la dette comparativement au besoin de ces derniers8. Si elle avait été plus ambitieuse, cette initiative aurait pourtant pu avoir un fort impact puisque l’on sait que, post-COVID, 46 pays en développement consacraient quatre fois plus d’argent à rembourser leurs dettes qu’à financer les services de santé9.

Jusqu’à présent, la seule initiative française d’aide destinée à répondre aux conséquences de la pandémie a été l’initiative « COVID-19 – Santé en commun ». Dotée de 1,2 milliard d’euros, elle avait pour but de soutenir la lutte contre le virus en Afrique. Une réponse déconnectée des besoins réels, puisqu’il ne s’agit pas d’argent additionnel mais d’une réorientation de budgets d’aide existants. De plus, la majeure partie de cette initiative est délivrée sous forme de prêts (plus de 80%), une solution inadaptée dans la mesure où cette aide vient s’ajouter aux dettes déjà très importantes des pays concernés.

Une aide financière ambitieuse est donc un prérequis pour parvenir à atteindre les ODD dans le monde. Cependant la pandémie actuelle nous amène à nous interroger sur l’avenir de l’aide. Comment la rendre plus efficace ? Comment s’assurer que celle-ci réponde aux défis interconnectés que sont la résurgence de la pauvreté, les inégalités extrêmes – y compris de genre – et l’urgence climatique ?
Les ODD constituent dans ce contexte un cadre majeur puisqu’ils fournissent un ensemble d’indicateurs permettant d’observer mais aussi d’évaluer l’impact de l’aide internationale. Par conséquent, et en cohérence avec ce cadre international, il est urgent de cesser d’instrumentaliser les politiques d’aide afin de répondre à des intérêts nationaux des pays développés plutôt qu’aux intérêts des populations les plus vulnérables. A titre d’exemple, en 2016, 56% des contrats passés par des opérateurs bilatéraux de l’aide française revenaient à des entreprises françaises. Au contraire, il faut veiller à ce que la lutte contre les inégalités, la pauvreté, les différentes formes de discrimination et les changements climatiques constituent une boussole unique (prenant en compte l’interdépendance des ODD 1, 5, 10 et 13) et donc en dirigeant la majorité des investissements vers les services sociaux de base (ODD 2, 3, 4, 6), qui sont un prérequis pour l’atteinte pleine et entière de ces objectifs.

1 http://www.oecd.org/fr/cad/financementpourledeveloppementdurable/statistiques-financement-developpement/APD-2019-detail-resume.pdf
2 SDG Costing & Financing for Low-income Developing Countries, Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies, septembre 2019
3 Un demi-siècle de promesses non tenues , Oxfam International, Octobre 2020
4 Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies 2626 (XXV) du 24 octobre 1970
5 A. Sumner, C. Hoy et E. Ortiz-Juarez (2020), Estimates of the Impact of COVID-19 on Global Poverty. Document de travail UNU-WIDER. UNU-WIDER : Helsinki. https://doi.org/10.35188/UNU-WIDER/2020/800-9
6 Ibid.
7 https://resources.unsdsn.org/sdg-costing-financing-for-low-income-developing-countries
8 L’Initiative de suspension du service de la dette du G20 : écoper le Titanic avec un seau ?, Eurodad, Octobre 2020
9 Le prix de la dignité, Oxfam International, Avril 2020

Louis-Nicolas Jandeaux
Chargé de plaidoyer Aide publique au
développement, Dette des pays du sud
Oxfam France