Issue des pays émergents, la microfinance s’est fortement développée en Europe. Dans les pays caractérisés par un système bancaire performant et des aides sociales étatiques, cela pourrait paraître surprenant.

Pourtant la demande ne cesse de croître. En 2015, 747 265 clients européens ont bénéficié d’un microcrédit pour un encours total de 2,5 milliards d’euros1. Malgré cet essor, les institutions de microfinance (IMF) peinent à garantir leur pérennité pour cause de rentabilité incertaine (coûts opérationnels élevés, tendance à la baisse des taux d’intérêts, incapacité de collecter l’épargne, etc.).

La situation diverge toutefois entre IMF d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est, les dernières étant traditionnellement plus rentables. En effet, après la chute des régimes communistes, la microfinance a été introduite en Europe de l’Est où le système bancaire était déficient. Aujourd’hui, le secteur de la microfinance y est très dynamique et mature, à tel point que certaines IMF, poussées par des investisseurs privés, ont évolué vers un modèle nettement plus commercial que social. La rentabilité y est portée par une augmentation du crédit moyen et par le crédit à la consommation.

En Europe de l’Ouest, le secteur est plus jeune – à l’exception de la France – et affiche un rendement sociétal indéniable, mais très dépendant des subventions publiques et privées. Selon un sondage du Réseau Européen de la Microfinance (REM), le Rendement sur fonds propres (ROE) moyen européen est passé de 2,8% en 2014 à 5,7% en 2015, mais cette augmentation est principalement portée par les IMF d’Europe de l’Est (3,6% en 2014 et 7,7% en 2015). En Europe de l’Ouest, le ROE reste négatif (-0,4% en 2014 et -2,7% en 2015). Sur 98 IMF analysées, 43 ont atteint l’autosuffisance opérationnelle dont sept seulement en Europe de l’Ouest, les plus performantes étant basées en Europe de l’Est.

Pour pondérer ce clivage Est-Ouest, une analyse a été menée sur une trentaine d’IMF clientes de CoopEst, un fonds d’investissement dédié à la microfinance sociale en Europe Centrale et de l’Est. Depuis 2006, grâce à la contribution d’investisseurs de l’économie sociale (Crédit Coopératif et le Fonds Européen d’Investissement notamment), CoopEst contribue à soutenir ce secteur avec des apports en dette senior et subordonnée. L’analyse se base sur le ROE moyen des IMF du portefeuille et leur résultat net cumulé sur la période 2013-2017.

Fin 2017, les 29 IMF du portefeuille affichent un ROE moyen de 13% et un profit total net cumulé de 23,95 millions d’euros. Le ROE est cependant en baisse depuis 2016, quoique toujours supérieur à 6%.

Concernant le profit net des IMF de l’échantillon, celui-ci demeure positif mais montre également une tendance à la baisse. Si la rentabilité de la majorité des IMF clientes de CoopEst reste bonne, on voit également poindre pour celles-ci une pression à la baisse, alors même que leur impact social est en croissance : en 2017, ces institutions avaient contribué à la création ou au maintien de 67 765 emplois et à la création de 2 595 nouvelles entreprises. Même en Europe de l’Est, on retrouve cette corrélation négative entre rentabilité et performance sociale.
Parmi les facteurs d’influence, on note la concurrence de banques « classiques » et les bas taux d’intérêts. Se reposant sur leur base de dépôts, ces banques sont attirées par la clientèle des IMF qui est maintenant considérée comme moins risquée que leur clientèle traditionnelle ! Il reste toutefois une majorité de micro et petites entreprises qui ne réunissent pas les critères des banques, et c’est bien là que l’enjeu social est le plus fort. Or, en raison d’une structure des coûts totalement divergente à celle des banques, les IMF sont tenues de proposer des taux supérieurs, particulièrement quand un accompagnement non financier est assuré. Pour faire face à cette situation, les IMF se doivent d’être innovantes, voire même d’envisager de renforcer les relations banques-IMF pour assurer la pérennité de leur mission.

Alors que les IMF européennes se battent pour un équilibre entre performance sociale et performance financière, une baisse de leur rentabilité questionne leur viabilité. Le futur du microcrédit en Europe dépend donc fortement de la capacité d’investisseurs engagés (banques éthiques et coopératives, fonds d’investissement socialement responsable, agences publiques de développement) à apporter des ressources financières bon marché pour soutenir l’inclusion sociale et la création d’emplois jusque dans les régions les plus reculées de l’Union, garantissant ainsi cohésion et développement.

isabelle schiltz
chargée de projets
inpulse | crédit coopératif