La pandémie de la COVID-19 s’est muée en une triple crise – sanitaire, humanitaire et économique – dont l’impact s’avère dévastateur sur tous les aspects de nos vies.

A la fin du mois de novembre 20202, on dénombrait plus de 58 millions de cas dépistés et près de 1,4 millions de morts dans le monde. Il s’agit donc avant toute chose d’une crise sanitaire mondiale. Mais les mesures prises pour limiter la propagation du virus ont également précipité la pire crise économique de mémoire d’homme. Le Fonds Monétaire International (FMI), l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) et la Banque Mondiale prévoient respectivement une contraction du PIB mondial de 4,4 %, 4,5 % et 5,2 %3. Selon les estimations, 495 millions d’emplois équivalents temps plein auraient été perdus à date du mois de septembre4, avec une chute du commerce mondial de 9,2 % au cours du seul premier semestre 20205. Plus dramatique encore, la pandémie doublera le nombre de personnes confrontées à des pénuries alimentaires, pour l’élever à 265 millions, entraînant des famines généralisées en l’absence de mesures rapides6.

Les économies développées ont réagi rapidement aux crises en déclenchant une réponse budgétaire de près de 10 000 milliards de dollars, tandisque dans le même temps, les économies en développement n’ont levé que 45 milliards de dollars7. Pour autant l’esprit de solidarité mondiale attendu des pays du Nord n’a toujours pas eu lieu. L’initiative du G20 de suspension du service de la dette a apporté un répit certes indispensable mais temporaire, malgré sa prolongation de six mois, et a récemment convenu de la création d’un cadre pour le traitement de la dette, reconnaissant explicitement qu’un moratoire ne serait pas suffisant. Le FMI a pour sa part annoncé son intention de tripler ses financements concessionnels en 2020. Toutefois, de nombreux pays vulnérables à revenu intermédiaire ne peuvent toujours pas bénéficier d’une partie de cette aide, et les appels répétés en faveur d’une simple augmentation des niveaux d’aide publique au développement (APD) restent sans réponse.

À y regarder de plus près toutefois, l’aide financière internationale pourrait ne constituer qu’une réponse partielle à une triade plus vaste, plus complexe et à plus long terme de problèmes sous-jacents : la finance, la dette et les flux financiers illicites.

Sur le plan financier, peu après le début de la pandémie, les flux externes tels que les investissements directs étrangers (IDE) et les transferts de fonds ont chuté de 40 % et 20 %8 respectivement, tandis que l’offre et la demande de biens et de services s’effondraient. Les conséquences en ont été une chute des recettes et un rétrécissement drastique de l’espace fiscal à un moment où les dépenses publiques pour la santé, le chômage et d’autres besoins sociaux s’envolaient.

De nombreuses économies en développement auraient encore pu avoir une marge de manœuvre pour répondre à leurs besoins si elles n’étaient pas confrontées à des niveaux d’endettement exceptionnellement hauts. Fin 2019, 44 % des économies en développement – un chiffre vertigineux – étaient soit à haut risque, soit déjà en situation de surendettement.9 Les niveaux d’endettement mondiaux devraient atteindre la somme ahurissante de 277 000 milliards de dollars d’ici à fin 2020, soit une nouvelle augmentation par rapport aux 255 000 milliards de dollars atteints en 2019.10 Aujourd’hui, une bonne partie de la communauté internationale reconnaît qu’une crise de la dette mondiale pourrait se profiler, en écho à l’avertissement similaire lancé en avril par les Nations unies.

Ces problèmes ont été encore aggravés par une fuite importante sous la forme de flux financiers illicites. On estime ainsi, par exemple, que 88,6 milliards de dollars américains, soit l’équivalent de 3,7 % du PIB de l’Afrique, quittent chaque année ce continent sous forme de fuite de capitaux illicites. À titre de comparaison, entre 2013 et 2015, l’Afrique a reçu annuellement 48 milliards de dollars américains d’APD et 54 milliards d’IDE11.

La solution à cette crise pourrait donc résider dans une approche globale qui s’attaquerait aux trois éléments de la triade. En mai 2020, les Nations unies ont entamé un débat informel et inclusif qui a débouché sur un éventail complet d’options stratégiques, dont beaucoup ont été soutenues au plus haut niveau politique lors d’un sommet tenu en septembre 2020.

Ensemble, ces options offrent une approche très prometteuse pour aborder la triade à deux niveaux. Au niveau international, le financement public pourrait être utilisé, entre autres, pour relancer le financement privé. La communauté internationale devrait également prendre des mesures efficaces pour accorder à tous les pays vulnérables un allégement supplémentaire de la dette tout en renforçant l’architecture internationale en la matière afin de contribuer à prévenir de nouvelles crises d’endettement ; elle devrait aussi convoquer les États membres de l’ONU pour qu’ils mettent fin, immédiatement et une fois pour toutes, aux flux financiers illicites.
Au niveau national, les Nations unies et ses principaux partenaires, dont le FMI et la Banque mondiale, contribuent à la conception de cadres de financement nationaux intégrés (CFNI) qui devront servir à identifier des sources de financement pour répondre à la crise actuelle et investir dans les ODD. Un soutien est également fourni pour s’assurer que les financements publics et privés soient alignés sur les ODD grâce à la conception de normes, de standards et de certification, de cadres d’information, ainsi qu’à l’alignement des budgets nationaux sur les ODD.

Le dialogue – notamment sous les auspices des Nations unies – a été déterminant pour étendre la réponse mondiale au-delà des appels habituels à l’aide financière. Les projecteurs sont désormais braqués non seulement sur le symptôme mais aussi sur ses causes. Cela ouvre la voie à la fois à la résolution de la crise actuelle et à la construction d’un avenir plus résiliant, plus inclusif et plus durable, avec les ODD comme boussole commune et en adéquation avec les trois zéros préconisés par Convergences depuis longtemps : Zéro exclusion, Zéro carbone et Zéro pauvreté.

1 Les opinions présentées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles des Nations unies
2 https://COVID19.who.int/
3 https://www.imf.org/external/datamapper/NGDP_RPCH@WEO/OEMDC/ADVEC/WEOWORLD, http://www.oecd.org/economic-outlook/ and https://www.worldbank.org/en/publication/global-economic-prospects
4 https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/briefingnote/wcms_755910.pdf
5 https://www.wto.org/english/news_e/pres20_e/pr858_e.htm
6 https://www.wfp.org/news/COVID-19-will-double-number-people-facing-food-crises-unless-swift-action-taken
7 https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2020/08/Development-Financing-Options_Final.pdf
8 https://unctad.org/webflyer/world-investment-report-2020
9 https://developmentfinance.un.org/fsdr2020
10 https://www.iif.com/
11 https://unctad.org/system/files/official-document/aldcafrica2020_en.pdf

Mahmoud Mohieldin
Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies sur le financement de l’Agenda 2030 pour le développement durable &
Benjamin Singer
Responsable des affaires économiques
Nations Unies