ODD 8 : LA FINANCE 3ZEROS

 

LA FINANCE AU SERVICE D’UN MONDE 3ZERO OU COMMENT METTRE FIN A UNE FINANCE A DEUX VITESSES

Alors que les stocks annuels mondiaux de gestion d’actifs sont évalués à 100 000 milliards de dollars, les flux relatifs à la philanthropie (au sens large) s’élèvent, eux, à 500 milliards de dollars. Un changement de paradigme s’opère aujourd’hui avec les nouvelles générations, mais il demeure insuffisant. Comment orienter le monde de la finance vers plus d’impact, plus de responsabilité et un changement d’échelle ? Comment mettre fin à une finance à deux vitesses : la finance “classique” du business as usual, et la finance “durable” ? C’est ce dont nous avons débattus lors du 11ème Forum Mondial Convergences.

Le monde de la finance tel que nous le connaissons actuellement repose sur deux axes : le rendement et le risque. Toute rentabilité élevée d’un placement s’accompagne d’un risque important, et tout placement sûr est assorti d’une faible rentabilité. Ce système binaire crée un écart entre les populations aisées et les populations en difficultés, conduisant les riches à être toujours plus riches et les pauvres, toujours plus pauvres. On voit aujourd’hui émerger un désir de changement de paradigme en intégrant un troisième axe, celui de l’utilité sociale de la finance. Le débat actuel sur le rôle de l’entreprise (entreprise à mission) vis-à-vis de l’intérêt général offre de surcroît un environnement favorable à l’émergence de ce troisième axe. Le couple risque-rentabilité étant une dimension clé dans la finance, il est désormais nécessaire d’associer la notion de risque à celle d’impact, et de mettre un terme à l’absence de contraintes concernant l’objet et les modalités de la finance. Il faut mettre les acteurs du monde de la finance et notamment les banques devant leurs contradictions – elles qui intègrent parfaitement l’utilité sociale dans le cadre de leur stratégie RSE en tant qu’entreprise mais qui peinent à faire de même vis-à-vis de leurs investissements.

Quand vous contrôlez la richesse, vous contrôlez tout 

Si vous parlez de banques pour les pauvres quand vous parlez de microfinance, cela veut dire que les autres banques sont pour les riches 

Muhammad Yunus

Professeur, Grameen Bank & Yunus Center

Changer les règles du jeu du système financier

Jusqu’à présent, ces tendances héritées du siècle passé se sont maintenues par manque d’outils et d’intérêt financiers. Les grands fonds d’investissement, privilégiant les investissements court-termistes et considérés peu risqués, ont été réticents à modifier leurs comportements économiques. Mais les investissements à impact social et environnemental, risqués hier encore, sont aujourd’hui de plus en plus rentables.

Ainsi, la finance ne doit plus être vue comme une fin en soi, mais comme un moyen, qui doit permettre notamment aux entrepreneurs de créer une entreprise pour changer les choses. Et c’est en cela que réside la clé de la transition voulue par les ODD : puisque l’investissement est l’un des moteurs principaux de l’économie, il faut que les règles qui l’entourent changent afin que l’investissement à impact passe de l’exception à la norme.

En Inde, depuis 5 ans, les entreprises réalisant un CA de 75M€ et plus ont l’obligation de donner 2% de leur profit à des œuvres de charité.

Alexandre Mars

Epic

Une double impulsion interne/externe

Pour qu’un changement de paradigme émerge et que l’utilité sociale soit intégrée au sein du fonctionnement et des mécanismes du monde de la finance, il importe de créer des impulsions, ou plutôt une double impulsion à la fois interne et externe. Pour les acteurs de la finance, la vision à long terme de l’Agenda 2030 est difficile à mesurer et à se représenter, et donc à atteindre. Pour pallier cette difficulté, il est nécessaire qu’il y ait d’une part une réglementation en faveur de la prise en compte de l’utilité sociale mais aussi des incitations fiscales : pour cela l’Etat doit légiférer et mettre en place une fiscalité positive pour la finance inclusive. D’autre part, un vrai leadership doit exister au sein même du monde financier et économique, à l’instar de Larry Fink, PDG désormais bien connu de BlackRock, pour donner une poussée en ce sens en donnant l’exemple et en incarnant ce changement de modèle.

Et les signaux sont rassurants à tous les niveaux. La France a récemment annoncé vouloir émettre de la dette publique verte afin de financer des projets écologiques ; la Commission européenne a récemment adopté la feuille de route présentée par le High Level Expert Group présidé par le directeur général de WWF, Pascal Canfin contenant 28 recommandations ambitieuses visant à inciter et motiver les financements pro-environnementaux ; la Banque Mondiale a quant à elle lancé ses propres green bonds

Toutes ces initiatives vont dans le bon sens, car elles permettent de faire changer le risque de camp : il devient plus profitable, et donc moins risqué d’investir dans l’économie de transition sociale et économique que dans celle de l’ère précédente.

Ainsi, l’Etat ne doit plus seulement être providentiel, il doit également devenir partenaire, en garantissant, par le biais de la dette publique verte et des green bonds, que les investissements privés seront moins risqués car partagés.

 

Le changement passera d’abord par l’éducation et la formation

L’éducation et la formation des professionnels de la finance aux enjeux sociaux, sociétaux et environnementaux sont des éléments fondamentaux pour favoriser un changement de paradigme. Pour cela, un effort de pédagogie sera indispensable afin d’expliquer et de convaincre qu’intégrer l’utilité sociale dans ses critères d’investissement n’entraîne pas nécessaire de perte de rentabilité à long terme. Au-delà de la pédagogie, il sera utile de revoir les curriculums de formation aux métiers de la finance et de la banque pour intégrer cette problématique. De plus, les demandes des nouvelles générations en faveur d’un emploi « qui a du sens » peuvent pousser les acteurs à changer leurs pratiques. Cela incitera notamment à intégrer ces aspects dans l’évaluation du personnel et à valoriser les initiatives en ce sens.

 

… Par une approche locale

On l’aura compris, un changement de paradigme est nécessaire pour que la finance durable passe de l’exception à la norme. Cependant, si l’on souhaite tendre vers un monde 3Zéros, responsabiliser la finance ne constitue qu’un des éléments clés. Il faut également que ces ressources soient utilisées pour répondre aux réels problèmes auxquels sont confrontées les populations cibles. Pour cela une approche locale, basé sur l’écoute des besoins des populations et sur l’utilisation des compétences locales est nécessaire. C’est par exemple l’approche prônée par l’ONG française ACTED, qui décentralise une grande partie de ses activités afin que celles-ci puissent être en adéquation avec les nécessités du terrain.

Catalyser ces financements vers les acteurs du terrain peut également se faire par le soutien d’actions locales, et notamment par le financement d’incubateurs. Cette solution permet par exemple de supporter l’entrepreneuriat des populations locales.

 

… Et l’ouverture d’un dialogue transparent

Il faut sortir le monde de la finance de son autarcie et instaurer un dialogue entre toutes les parties prenantes : entreprises, investisseurs, banques, Etats et citoyens. Pour que ce dialogue soit possible, il faut mesurer les externalités des entreprises pour pouvoir informer ces parties prenantes. Néanmoins, la mesure de l’impact social ne doit pas devenir un outil de comparaison de l’utilité sociale au risque d’engendrer un cela un effet pervers de cet outil. Il faut également informer le consommateur sur son pouvoir de changement en tant « qu’investisseur particulier quotidien ». Il faut créer un rapport citoyen émis par les banques en direction de leurs clients pour que ceux-ci soient pleinement informés des externalités conséquentes aux décisions d’investissement des banques. Il faut se mettre à la tâche ardue d’établir une définition objective de l’empreinte sociale, bien que plus complexe à mesurer et à prendre en compte que l’empreinte carbone du fait de son caractère universel, évolutif et contextuel. Pour finir, il faut normaliser un vocabulaire commun et surmonter le spectre de son utopie : toutes les entreprises ne s’y prêteront pas, et le danger sera de ramener le social à une dictature financière, mais la fortune sourit aux audacieux… Quoi qu’il en soit, le monde social et solidaire doit s’inspirer du monde financier et vice versa afin de mettre en place ce dialogue essentiel dont la clé sera la transparence et l’issue sera la finance inclusive.

 

On ne donne pas le pouvoir au citoyen, et pourtant on lui rejette la faute ! On ne donne pas assez d’outils éducatifs, il est urgent qu’il y ait une conscientisation et une révolution politique ! C’est par l’éducation financière qu’on arrivera à créer une finance citoyenne 

Eva Sadoun

Co-fondatrice, Lita.co

Découvrez et contribuer à la cartographie de la « Finance 4 Good » du Groupe de Travail « Finance inclusive » de Convergences & Contribuer à l’enrichir 

Convergences remercie les structures qui l’ont aidée à établir ce document : 1001fontaines, Action Contre la Faim, Admical, AMP Avocat, Amundi,  Ashoka, AVISE, B&L Evolution, Crédit Agricole, Crédit coopératif, e-MFP, FADEV, FAMOCO, Finansol, Fondation Grameen Crédit Agricole, GDC, Green Innovation, HAATCH, Hystra, Indépendante, KIMSO, LGI consulting, LITA.CO, Make it Real, Orange, Réseau Cocagne, Vigeo Eiris, Yunus Center.

Pour y parvenir, quels sont les outils et les leviers sur lesquels s’appuyer ?

Ce bouleversement des codes de la finance doit s’appuyer sur des outils et des mécanismes concrets. Pour éviter un finance à deux vitesses, plusieurs leviers peuvent être mobilisés : intégrer la mesure d’impact dans les indicateurs de performance et dans le calcul du retour sur investissement, pénaliser les externalités négatives trop fortes des entreprises, améliorer la transparence des opérations financières, ou favoriser la coopération internationale, contre le protectionnisme. Le législateur et la sphère politique ont en ce sens un rôle évident à jouer, qui doit aujourd’hui être renforcé. Alors pourquoi ne pas rendre systématique la prise en compte des critères ESG dans les échanges entre investisseurs et fonds d’investissement, entre fonds d’investissement et entreprises, mais aussi entre consommateurs et entreprises ? Ou encore mettre en place une « taxe sociale » de la même façon que la taxe carbone, car la normalisation de l’engagement social sous forme comptable permettra de renforcer tant son application que son effet ?

 

Zoom sur la Microfinance, un outil clé pour l’inclusion financière

Le nombre d’adultes bancarisés est passé de 62% en 2014 à 69% en 2017, en partie grâce à l’essor de la microfinance. En 2017 ce secteur a connu une hausse de portefeuille de +15,6% et une augmentation de client de +5,6%. Le contraste de cet essor est le suivant : alors que l’encours global augmente d’année en année, l’augmentation du nombre de client lui diminue, même s’il reste positif. Ce paradoxe révèle en fait que les clients des institutions de microfinance se fidélisent et empruntent plus auprès de ces institutions, d’année en année.

Autre élément clé de la microfinance dans le monde : la grande majorité des clients sont des femmes. En 2017, l’on comptait 83% de clientes, et cet effort des IMF envers la bancarisation des femmes contribuent très fortement à la réduction de l’écart dans l’accès aux services financiers entre les hommes et les femmes dans le monde.

De plus, en facilitant l’accès au crédit pour les entreprises, la microfinance permet d’apporter l’outil nécessaire au développement de l’activité entrepreneurial dans les pays en voie de développement notamment et contribue donc non seulement à l’ODD 5 (réduction des inégalités) mais également à l’ODD 8 (croissance économique et emploi).

Enfin, il faut noter que les nouvelles technologies, par leur capacité à réduire les frontières sociales et géographiques permettent d’envisager une possibilité d’une réduction importante de l’exclusion financière. Il est intéressant de noter à ce sujet que 61% des IMF ont actuellement recours à la fintech et au mobile banking pour améliorer leur offre et mieux atteindre de nouveaux clients.

La finance est aussi nécessaire à l’humain que l’oxygène. Si elle n’est pas accessible aux plus pauvres d’entre nous ou qu’elle est toxique, elle étouffe le potentiel de toute une société

Muhammad Yunus

Grameen Bank & Yunus Center

Zoom sur la fintech verte

En plein essor depuis quelques années, les startups du monde de la fintech commencent sérieusement à mettre leurs produits financiers au service de la finance durable. En témoigne Finance for Tomorrow, un réseau d’une soixantaine de structures souhaitant mobiliser investisseurs publics et privés pour démontrer que la fintech verte est un secteur porteur et prometteur. Ces acteurs apportent non seulement des nouvelles solutions aux défis environnementaux, mais ils ont aussi la prétention de réduire les couts administratifs, et de rendre financièrement attractif

Pour autant, et malgré ces éléments prometteurs, prudence est de mise. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants lors du Forum Convergences, il ne suffit pas d’avoir une bonne solution et une réelle motivation pour avoir un impact. Pour cela, il faut une méthode. Celle qui semble la plus appropriée consiste à créer des produits respectant les 5 principes suivants : 1) proposer des produits nouveaux et pertinents, 2) ces produits doivent être financièrement abordable, 3) ils doivent être ciblés pour atteindre les populations les plus concernées, 4) l’organisation doit être capable de mesurer et prouver l’impact de leurs produits, et 5) l’ensemble des parties prenantes (actionnaires etc.) doivent pouvoir valoriser l’action de la fintech.

Zoom sur les starts up du paiement, outil contre l’exclusion

Au sein de l’écosystème de la fintech, certaines structures se spécialisent dans le paiement. De la gestion des paiements en ligne, aux applications de remboursement entre particuliers, en passant par les cagnottes en lignes et même l’échange de temps, ces fintech révolutionnent le marché du paiement en ligne.

Open Money, une plateforme d’échange de temps en ligne promet par exemple de s’échanger des services et des biens entre particuliers, en contrepartie d’une somme de temps. Celle-ci permet ensuite de recevoir en retour un service ou un bien. Ou bien encore, Tagpay qui propose une solution de paiement en ligne en open source ouverte et encourage par ce biais les banques à se connecter avec les acteurs de l’économie locale et créer ainsi un écosystème pour faciliter tous les échanges financiers.

Ces fintechs présentent sur le marché du paiement en ligne et qui innovent pour le bien commun sont de plus en plus nombreuses et elles rivalisent d’inventivité, comme en témoigne Pledg qui permet à ses utilisateurs d’acheter en commun des biens, et IzyPay qui offre la possibilité d’utiliser les moyens de paiement sans contact lors d’évènements.

 

 

 

ILS ÉTAIENT PRÉSENTS POUR EN PARLER

  • Lionel Baraban, FAMOCO
  • Martijn Blom, Hivos Impact Investments
  • Royston Braganza, Grameen Capital India
  • Eric Campos, Crédit Agricole SA & Fondation Grameen Crédit Agricole
  • Christoffer Dahlberg, Symbiotics
  • François Debiesse, ADMICAL & Fondation de l’Orangerie
  • Frédéric Dubois, IzyPay
  • Yves Eonnet, TagPay
  • Gabriela Erice, European Microfinance Platform (e-MFP)
  • Philippe Guichandut, Fondation Grameen Crédit Agricole
  • Andre Krummacher, ACTED
  • Cécile Lapenue, CERISE
  • Caroline Lentz, Réseau Européen de Microfinance (REM)
  • Dominique Lesaffre, SIDI
  • Alexandre Mars, Epic
  • Laurence Mehaignerie, Citizen Capital

 

  • Jean-Marc Nourel, MangoPay
  • Selvan Pajaniradja, Agence Française de Développement (AFD)
  • Nicolas Pelletier, Pledg
  • Jean-Luc Perron, Yunus Centre & Convergences
  • Sylvain Pestourie, Open Money
  • Antonia Potter Prentice, Alliance2015
  • Simon Quiret, AkuoCoop
  • Anne-Claire Roux, Finance for Tomorrow
  • Jérôme Saddier, Crédit coopératif
  • Eva Sadoun, LITA.co
  • Blaine Stephens, MIX
  • Caroline Vateau, Neutreo
  • Stéphane Voisin, Institut Louis Bachelier
  • Jean-Yves Wilmotte, Carbone 4
  • Emmanuelle Yannakis, Blue like an Orange Sustainable Capital
  • Muhammad Yunus, Grameen Bank