LES ENTREPRENEURS SOCIAUX SONT NETTEMENT PLUS ENCLINS QUE LES AUTRES À S’ENGAGER SUR LA QUESTION CLIMATIQUE.

Jeroo Billimoria

Fondatrice, Catalyst 2030

Jeroo Bilimoria est une entrepreneure sociale indienne, fondatrice de plusieurs ONG internationales et Fellow Ashoka. Elle a récemment fondé Catalyst 2030, un réseau mondial d’entreprises sociales et d’associations qui contribuent à la réalisation des Objectifs de développement durable. Elle revient pour le Baromètre sur le rôle des entrepreneurs sociaux dans la transition écologique, et sur les conditions d’un changement d’échelle du secteur.

Vous avez récemment créé Catalyst 2030. Pouvez-vous nous présenter cette initiative ? Quels en sont ses objectifs ?
Catalyst 2030 a été créé par un groupe d’entrepreneurs sociaux, qui ont fondé cette organisation avec trois objectifs interdépendants. Nous avons créé Catalyst 2030 pour coordonner l’action de tous les acteurs impliqués dans l’entrepreneuriat social – entrepreneurs mais aussi gouvernements, ONG et autres – afin qu’ils puissent travailler plus étroitement et contribuer à un véritable changement de système.

Ce deuxième objectif, le changement de système, est crucial et ne peut être atteint que si les entrepreneurs sont inclus dans les processus d’élaboration des politiques publiques, en collaboration avec les responsables gouvernementaux. Notre troisième objectif est l’optimisation des financements, en dotant les bailleurs de fonds et les investisseurs avec les outils nécessaires (analyses, etc.) afin de soutenir correctement l’entrepreneuriat social. La transition environnementale est désormais au coeur des préoccupations de nombreux acteurs. Les pouvoirs publics, les entreprises, les ONG… tous sont aux prises avec cette question.

Dans ce contexte, quel rôle les entrepreneurs sociaux devraient ils jouer, selon vous ?
Je pense que les entrepreneurs sociaux ont déjà créé un grand nombre d’innovations qui contribuent à la transition environnementale. Ils sont donc à l’avant garde pour résoudre ces problèmes. De plus en plus d’entrepreneurs adoptent des objectifs climatiques, certains en phase avec l’accord de Paris. Les entrepreneurs sociaux sont nettement plus enclins que les autres à s’engager sur cette question climatique, compte tenu de leur mission sociétale. Ces entrepreneurs, contrairement à d’autres acteurs, ont également fait preuve d’un engagement sans faille pour résoudre les problèmes sociaux et humains, et ont apporté des innovations sociales considérables.

En comparaison avec les autres acteurs justement, quelle est la valeur ajoutée des entrepreneurs sociaux ?
En général, je pense que les entrepreneurs sociaux sont à la pointe de deux choses : l’innovation et l’atteinte du dernier kilomètre. Au fil des années, ils ont démontré une grande capacité à créer des innovations sociales qui apportent des solutions non seulement aux besoins urgents, mais aussi aux populations les plus mal desservies. Si vous êtes sur le point d’amener un véritable changement environnemental, c’est bien de le faire en ville, mais vous devez également le faire dans des régions plus éloignées. Pour résumer, je dirais que leur expertise dans la réponse aux enjeux sociétaux, leur engagement à améliorer les choses et leur capacité à innover font qu’ils sont les plus aptes à traiter les questions d’environnement et de climat.

Nous considérons souvent l’entrepreneuriat social comme une économie locale. Pourtant, pour atteindre de réels changements structurels, il est essentiel que les innovations sociales puissent changer d’échelle. Comment faire ?
La réponse est assez simple et est à la base de l’approche de Catalyst 2030. Il faut dans un premier temps créer des ponts entre les entrepreneurs sociaux et les gouvernements afin que ces derniers puissent aider à propager ces solutions. Comme je l’ai dit, les entrepreneurs sociaux savent innover, créer de nouvelles solutions, et le gouvernement devrait aider à diffuser et à étendre ces solutions pour en augmenter l’impact. Si vous voulez avoir un véritable changement d’échelle, c’est en fin de compte la responsabilité du gouvernement. Prenons l’exemple du Covid-19. Quel que soit le nombre d’innovations et de solutions importantes développées au niveau local, ce n’est qu’avec l’aide du gouvernement que celles-ci peuvent avoir un grand impact.

Voyez-vous d’autres leviers qui peuvent être actionnés pour accroître cet impact ?
Un autre levier très important est évidemment le financement. Il s’agit d’essayer d’orienter le financement dans la bonne direction, de modifier les flux financiers afin que des innovations puissent naître et que les fonds puissent être investis dans des projets de changement de système. Prenons par exemple la question du recyclage. Dans de nombreux pays, avant que le gouvernement n’intervienne pour s’attaquer à ce problème, c’étaient très souvent les entrepreneurs qui répondaient aux besoins. L’idée est donc de financer ces projets, de les aider à obtenir l’aide du gouvernement et de les répliquer pour qu’au final, les projets à fort impact puissent créer de nouvelles normes. Un troisième élément, très important, est le partenariat. Trop souvent, les entrepreneurs sociaux font une chose, le gouvernement une autre, les associations une autre. Pourtant, le regroupement de ces acteurs pourrait permettre à l’innovation de se déployer bien plus rapidement.

Comment les pratiques environnementales responsables peuvent-elles devenir plus courantes parmi tous les entrepreneurs sociaux ?
La réponse est simple : changement de politique et incitations financières. Pourquoi les gens ont-ils commencé à acheter des voitures hybrides ? Parce que dans beaucoup de pays, les taxes ont fait en sorte que leur achat soit moins cher que l’achat d’une voiture à essence. Il en va de même pour l’énergie verte.

Pour vous, la réponse se trouve donc principalement entre les mains du gouvernement ?
C’est un peu plus complexe. Je pense que l’innovation et les solutions viendront du secteur de l’entrepreneuriat social, mais sans les pouvoirs publics, l’innovation sociale ne pourra jamais se déployer sur l’ensemble des territoires.

Propos recueillis par
Baptiste Fassin
Chargé de publications
Convergences