Certes, le numérique est un formidable outil d’émancipation, d’innovation et de sensibilisation. C’est même un vecteur essentiel dans la promotion et la construction de l’égalité femmes-hommes. Néanmoins, il faut être prudent : digitalisation de la planète ne rime pas forcément avec développement de la situation économique et sociale des femmes.

Un constat simple : aujourd’hui en Europe le secteur des nouvelles technologies est féminisé à seulement 30%[1]. En France, 13% des startups du numérique ayant levé des fonds en 2016 sont dirigées par des femmes, et elles ont réuni en moyenne deux fois moins d’argent que leurs homologues masculins[2]. En Afrique, 19% des femmes ont accès à internet. Et dans le monde près de 4 milliards de personnes ne sont pas connectées (en majorité des femmes et des jeunes femmes).

Sans parler du fait que les algorithmes qui influencent nos vies aujourd’hui sont en majorité issues de visions d’hommes, dû au fort taux de masculinisation de ces métiers. Qu’en outre ces algorithmes et ces lignes de codes sont le reflet d’une époque, d’une atmosphère, de besoins et se savoirs exprimés majoritairement par des hommes. À titre d’exemple, sur Wikipédia, moins de 20% des contributeurs sont des femmes[3]

Dans ce contexte, comment agir ? Comment donner à la moitié de l’humanité la place qui est la sienne ? Des solutions existent : la mixité des métiers du numérique, la formation de femmes développeuses, la sensibilisation des garçons et des filles à ces sujets dès l’enfance.

Ces valeurs de respect d’autrui, d’ouverture, de solidarité, de responsabilité… sont des valeurs que partage l’entrepreneuriat social. Et si le milieu de l’économie sociale et solidaire a dans ses gènes l’égalité femmes-hommes, qu’il est même composé à 67% de femmes[4], il fait pourtant face aux mêmes constats que les secteurs traditionnels : faible représentation féminine dans les instances dirigeantes, écarts de salaires importants, cantonnement des femmes et des hommes à certains secteurs d’activité, etc.

L’ère du digital, malgré tout, peut bouleverser ces pratiques. Par son immédiateté, sa force de diffusion, sa capacité de renouvellement, le numérique peut changer les codes !

Rappelons d’ailleurs qu’aux débuts de l’informatique, les femmes étaient nombreuses à travailler dans ce secteur. Les premières codeuses, les premières développeuses et chercheuses qui ont marqué l’histoire du numérique sont des femmes : Ada Lovelace au XIXe siècle, puis Grace Hopper et Karen Spärck Jones au XXe siècle[5], et aujourd’hui Margaret Hamilton ou Shafi Goldwasser ! Qui aurait pu penser que leurs découvertes, synonymes de progrès, symboliseraient quelques décennies plus tard le milieu professionnel masculin par excellence ?

Nuançons cependant. Cette vision très « masculine » du métier d’informaticien-ne n’est pas partagée dans toutes les cultures : en Asie ou en Afrique par exemple la mixité du secteur est bien visible. Les femmes ont donc bien leur place dans le numérique : à la suite des précurseures, et sur tous les continents, des milliers d’autres sont prêtes à prendre la relève aujourd’hui.

Promouvoir la mixité dans l’entrepreneuriat social numérique, c’est aussi démultiplier son impact. Inciter les femmes à s’y lancer, c’est assurer leur avenir économique et leur visibilité. Toutefois, le digital ne recouvre pas les mêmes réalités partout dans le monde. Si en Europe par exemple, l’un des grands enjeux est l’accès des femmes aux métiers du numérique (développeuse, codeuse, chief digital officer, etc.), dans d’autres régions du monde c’est aussi la sensibilisation par les nouveaux médias qui est à activer.

Dans ce contexte, la Fondation CHANEL soutient des projets visant à renforcer le leadership des femmes et leur posture entrepreneuriale (Caravelle), accompagne le développement à l’international d’actions numériques pour visibiliser les femmes expertes dans tous les domaines (expertesfrancophones.org),  questionne le grand public sur ces questions dans les arts et la culture (Museum-Week.org), ou encore permet la sensibilisation des femmes et des hommes aux droits des femmes (Womanity.org). Le numérique comme levier d’empowerment des femmes, c’est aussi ça : la diffusion massive d’un contenu intelligent pour changer les mentalités !

Si donc il reste du chemin, et de la bande passante, à parcourir, les hommes doivent défendre un monde digitalisé non sexiste, et les femmes doivent sans faute se réapproprier le numérique.

C’est ce qui est #magique avec l’égalité femmes-hommes : elle profite à toutes et tous pour un monde meilleur, inclusif, et durable.

 

Thibault Di Maria, Responsable des programmes Culture, Fondation CHANEL

 

[1] « Women in digital » – Commission Européenne, 2017

[2] « Baromètre StartHer-KPMG », 2016

[3] « Gender Bias on Wikipedia » – Wikipedia, 2017

[4] « Panorama de l’économie sociale et solidaire en France », CNCRES, 2015

[5] « L’intelligence artificielle est-elle sexiste ? » – Centre Hubertine Auclert / Cap Digital, 2017