Depuis deux décennies, l’investissement dans le secteur de la microfinance s’est fait sur la base d’un postulat communément accepté : les investisseurs recevront un rendement financier « aux taux du marché, » tout en poursuivant une stratégie socialement engagée. Ce postulat est si répandu qu’il a pris une allure de vérité – devenant un truisme accepté, sans nécessairement être vrai.

Pourtant, l’importance équivalente accordée au rendement financier et au rendement social peut être trompeuse, car la mesure de cette double rentabilité fait face à un dilemme : si le rendement financier est facilement mesurable, l‘évaluation du rendement social est plus complexe. Quel rendement social est réellement promis ? Est-ce suffisant de ne servir qu’un seul segment de clients ? Faut-il offrir des produits supplémentaires, et qu’en est-il de l’éducation financière ?

Face à toutes ces questions, les décisions sont parfois difficiles à prendre. À titre d’exemple, de nombreux investisseurs sociaux mesurent leur impact par le montant d’argent investi, alors même que leurs fonds sont bien souvent en concurrence avec des dépôts collectés localement qui apportent au moins autant de bénéfices sociaux que le crédit. En décourageant ainsi la collecte de dépôts locaux, des investissements bien intentionnés peuvent conduire à des rendements sociaux réduits, voire négatifs.

Autre exemple, les taux d’intérêt. Des prêts importants ont tendance à avoir des taux d’intérêt plus bas que de petits prêts, tout en générant souvent des profits plus élevés. Ainsi, une institution de microfinance (IMF) qui monte en gamme pour servir des clients plus riches semblera offrir un rendement financier plus élevé (profits plus importants) ainsi qu’un meilleur rendement social (taux d’intérêt plus bas). Mais cette logique est trompeuse : ce double rendement est obtenu aux dépens des populations à la base de la pyramide (BoP), celle que l’institution est précisément censée servir en premier lieu.

Une réponse simpliste consisterait à inverser les choses : ce n’est que lorsque les investisseurs sont prêts à abaisser leurs objectifs de rendement financier qu’ils peuvent obtenir un rendement social positif. Cette logique est tout aussi erronée. Nombre d’exemples démontrent que même la charité bien intentionnée cause plus de mal que de bien.

Viser le défi du double rendement
La réalité de la microfinance est qu’il est difficile d’assurer un rendement social. Obtenir un réel double rendement est possible, mais il faut faire face aux incertitudes complexes qui se cachent derrière ce concept nébuleux qu’est le rendement social.

Quelle mission sociale l’institution tente-t-elle de poursuivre et réussit-elle réellement à le faire ? Qui sont ses clients ? Les services de l’établissement offrent-ils vraiment ce dont ont besoin les clients, et arrivent-ils à distinguer les investissements positifs de ceux qui peuvent être nuisibles ?

Cela dit, et malgré ces contraintes, les récents efforts d’analyse et d’évaluation de la complexité du « double rendement » sont encourageants.

Sans surprise, compte tenu de sa double mission, le secteur de la microfinance a été avant-gardiste dans l’élaboration de mesures d’évaluation réalistes du rendement social. Ceci s’illustre par les actions de la Social Performance Task Force et de CERISE autour de l’outil SPI4 (voir p.8). Les travaux autour de la performance sociale ont contribué à l’émergence d’une classe d’investisseurs sociaux engagés qui, consciente de la complexité et de la nécessité d’un réel double rendement, a investi dans ces outils et travaux, et s’est appliquée à évaluer à la fois la rentabilité financière et la « profitabilité sociale » de manière empirique.

Ces efforts ont permis de démontrer que les rendements financiers et sociaux peuvent être complémentaires et mutuellement bénéfiques. En mettant davantage l’accent sur la gestion de la performance sociale (GPS), on peut améliorer l’efficacité, réduire les marges et le roulement du personnel, et approfondir la compréhension des besoins des clients, ce qui donne à l’organisation un avantage concurrentiel difficile à reproduire. Cela peut alors conduire à une plus grande rentabilité financière et peut ouvrir de nouveaux marchés que d’autres investisseurs considèrent comme non rentables. A bien des égards, l’accent mis sur la GPS rappelle la révolution industrielle japonaise des années 1950-60, lancée par W. Edwards Deming : l’investissement dans un système basé sur des indicateurs quantitatifs peut produire des rendements à long terme, en l’occurrence, tant sociaux que financiers.

Humilité et motivations : l’importance de l’impact social
Avant tout, la responsabilité sociale exige de l’humilité. Fixer l’objectif de la « portée » sans tenir compte de la capacité du marché et des limites réelles peut mener à un excès de produits financiers, même si ceux-ci sont bien conçus. Le crédit en particulier comporte ce risque puisqu’un surplus de crédit est souvent pire qu’une absence de crédit.

L’humilité suppose également une volonté de penser à des solutions axées sur la demande et pas seulement sur l’offre. Mais cela nécessite un investissement sérieux et de long terme dans des outils GPS que seuls les investisseurs sociaux engagés sont prêts à utiliser.

Au-delà de l’humilité, ce sont les incitations qui importent. Les investisseurs qui croient en un lien automatique et illusoire entre la rentabilité financière et l’impact social sont plus susceptibles de prendre l’impact social pour acquis. Ce syllogisme malheureux – a. Je finance la microfinance ; b. La microfinance est utile ; donc c. Mon impact est positif – a constitué le discours dominant depuis les débuts du secteur. En réalité, l’expérience des IMF du monde entier démontre que la rentabilité financière constitue le seuil le plus simple à franchir, le plus difficile étant d’avoir un impact social positif.

Garantir l’impact social exige des investissements, de l’attention, du suivi et de l’évaluation et, parfois, des compromis en termes de rendement financier. Cela dit, le fait même que la question soit posée, non seulement dans le Baromètre, mais aussi dans les salles de réunion de l’ensemble du secteur, témoigne du chemin parcouru.

Daniel rozas
Expert en microfinance senior
&
sam mendelson
Spécialiste de l’inclusion financière
European microfinance platform (e-MFP)