La microfinance fonctionne-t-elle toujours ? Le thème de la présente édition du Baromètre de la Microfinance est sans conteste provocateur. Cette question suppose que la microfinance a « fonctionné » par le passé et soulève une autre question : fonctionné dans quel sens, exactement ?

Cette question ne date pas d’hier. Beaucoup d’efforts (et d’argent) ont été investis pour tenter de démontrer l’impact de la microfinance au cours des deux dernières décennies, avec un succès relativement faible. Les problèmes de méthodologie, les coûts élevés et le manque de résultats applicables ont conduit de nombreuses organisations à abandonner leurs efforts pour prouver l’impact, et à se concentrer plutôt sur l’ amélioration des pratiques. Cette approche est connue sous le nom de performance sociale et se base sur l’idée selon laquelle pour que la microfinance « fonctionne », il est nécessaire de définir ce que cela signifie et de pouvoir mesurer les progrès accomplis.

Pendant plusieurs années, l’essentiel des éléments mesurés dans la microfinance concernait la performance financière : les niveaux d’autofinancement opérationnel, le retour sur investissement, les frais de fonctionnement, le rendement…  Au début de l’an 2000, un groupe d’institutions à vocation sociale[1] a commencé à exprimer ses inquiétudes. Bien qu’attachées à la viabilité financière, elles craignaient qu’à se consacrer exclusivement à la performance financière, elles fassent de l’ombre voire éclipsent leur mission sociale. Ce groupe de travail s’est donné pour mission de définir des indicateurs pour mesurer l’impact pratique de la mission sociale de leur institution ; autrement dit, de s’assurer que la microfinance « fonctionnait ».

En 2003, le travail visant à définir la performance sociale a été écarté, jugé déraisonnable par les principaux donateurs multilatéraux (trop subjectif, trop difficile à définir, impossible à mesurer). Et pourtant, en 2005 la Social Performance Task Force a émergé à partir de plusieurs initiatives visant à mesurer l’impact[2]. Il s’agit d’une organisation multipartite qui compte aujourd’hui plus de 3 000 membres dans le monde et qui a facilité le développement « par la base » des normes relatives à la performance sociale.

Lancés en 2012, les Normes Universelles pour la Gestion de la Performance Sociale constituent un ensemble de pratiques de gestion définies collectivement par et pour les praticiens pour aider les fournisseurs de services financiers à atteindre leurs objectifs sociaux.

En 2015, la 3e Enquête annuelle sur l’application des Normes Universelles démontrait que ces standards étaient largement adoptés au sein du secteur de la microfinance[3].

Les fournisseurs peuvent se mesurer aux Normes Universelles avec le CERISE-SPI4, un outil d’audit social gratuit. L’utilisation de cet outil  ainsi que le poste de plus en plus courant de « Responsable de la Performance Sociale » tant dans les institutions de microfinance que dans les fonds d’investissement prouvent que la performance sociale peut être mesurée et surtout qu’elle est intégrée dans les opérations.  Bien que cela ne soit pas suffisant pour confirmer que la microfinance atteint ses buts sociaux, cela montre clairement que le secteur se soucie de son impact.

Aujourd’hui, le secteur de la microfinance dispose d’un cadre objectif pour évaluer et comparer la performance sociale. En mai 2017, cet outil a été utilisé par plus de 300 institutions dans près de 90 pays dans le monde entier, créant une base de données de scores de performance sociale pouvant être utilisée pour réaliser des études de marché.

Ces études de marché ont été reprises par des IMF pour se comparer à leur paires, par des investisseurs pour analyser leur portefeuille de partenaires et développer des politiques d’investissement responsables, ainsi que par des réseaux, pour guider leur membre et informer les autorités de régulation[4].

Au niveau régional, ces études de marché offrent une visibilité sur les tendances et lacunes du secteur, rendant ainsi possible l’identification des besoins en termes de soutien de réseaux, investisseurs et donateurs. A titre d’exemple, elles mettent en exergue les défis auxquels est confrontée l’Afrique subsaharienne[5] (région avec les scores les plus bas dans les 6 dimensions des Normes Universelles). Des entités de référence comme Responsible Microfinance Facility, financé par l’Agence Française de Développement, des réseaux internationaux comme Opportunity International ou ACEP, et des investisseur comme REGMIFA, FEFISOL, GCAMF et I&P, proposent à leur filiales et point d’investissement en Afrique une assistance technique pour la gestion de la performance sociale. Des études de marché régionales font également ressortir les effets positifs de la réglementation de la protection des consommateurs en Amérique latine (région ayant le score le plus élevé dans la dimension 4).

Les études de marché sont d’autant qu’elles sont complétées par des centaines d’audits individuels, qui ont tous été traduits en plans d’action pour s’attaquer aux lacunes en matière de performance sociale. Elles sont la preuve d’un véritable engagement non seulement pour que la microfinance fonctionne, mais pour qu’elle fonctionne mieux.

Bonnie Brusky, Deputy Director, CERISE

 

[1] Des IMF telles que Promujer et Crecer en Bolivie, Buusaa Gonofaa en Ethiopie, Vola Mahasoa à Madagascar, Kashf Foundation au Pakistan, Bina Swadaya en Indonésie, etc… soutenues par une Fondation (Charles Léopold Mayer) et l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire – http://www.alliance21.org/ se sont rassemblés sous l’Initiative des Indicateurs de Performance Sociale menée par CERISE.

[2] Indicateurs de Performance Sociale – Cerise, Consortium Imp-Act, agences de notation, etc.

[3] Baromètre de la Microfinance, « Objectifs de développement durable : quels enjeux pour la microfinance », p.4

[4] See examples from Jaida Morocco, Grameen Credit Agricole Microfinance Foundation, Finrural Bolivia or Copeme Peru on CERISE SPI4 website: http://www.cerise-spi4.org/#/benchmarking/

[5] Défis identifiés grâce au travail accompli par la Facilité pour la Microfinance Responsable, projet financé par l’AFD, et des investisseurs tels que REGMIFA sous forme d’assistance technique en matière de GPS en 2016 pour ses partenaires en Afrique.