Le Baromètre de la microfinance fête ses 10 ans. Un retour sur les thèmes clés de la publication révèle une dynamique intéressante. De nombreux « sujets brûlants » des années 2010, à l’exception de la digitalisation, pourraient facilement avoir été abordés dans les années 2000, 1990, voire 1980.

Peut-être est-ce la vieillesse, mais il me semble que les sujets brûlants ne sont souvent qu’une version réchauffée de sujets plus anciens. Les idées vraiment nouvelles sont difficiles à trouver et souvent, les grandes nouveautés ne sont que le reconditionnement d’un vieux concept. On n’a jamais réinventé la roue. On l’a plutôt repensée.

D’aucun dirait que l’investissement à impact social n’est pas une nouveauté, mais un vieux concept qui a simplement été repensé. Le Global Impact Investing Network (GIIN) estime que les gestionnaires de fonds investiront 225 milliards de dollars en 2018, soit une hausse de 20 % par rapport à 20171.  Il est clair que l’investissement à impact social gagne du terrain, ou du moins le nombre d’acteurs qui se définissent comme des investisseurs à impact social augmente, malgré le manque de clarté sur la signification de cette expression.

En effet, le manque de « compréhension commune de la définition et de la segmentation du marché des investisseurs à impact social » est considéré comme un défi important par 40 % des plus de 200 participants à l’enquête GIIN de 2018. Ce n’est pas étonnant. Un grand nombre de ces acteurs (fondations d’entreprises, entreprises familiales et banques commerciales) sont totalement nouveaux dans la sphère de l’investissement à impact. Le risque est que n’importe qui se proclame investisseur à impact social et que l’utilisation de ce terme à tort et à travers sape la crédibilité et l’intégrité de ce qui constitue une finance potentiellement transformative.

Contrairement aux acteurs traditionnels du développement qui ont ouvert la voie à la microfinance, les investisseurs à impact social ont rarement de solides habitudes de suivi et d’évaluation

Contrairement aux acteurs traditionnels du développement qui ont ouvert la voie à la microfinance, les investisseurs à impact social ont rarement de solides habitudes de suivi et d’évaluation et connaissent peu les concepts théoriques de l’évaluation de l’impact social. Ils savent qu’ils veulent démontrer un « impact social », mais ne veulent pas gérer la complexité de la double rentabilité. Et franchement, ils ont raison. « Beaucoup d’argent a été gaspillé et de temps perdu sur des évaluations d’impact social mal conçues et mal mises en œuvre », soulignent Mary Kay Gugerty et Dean Karla, experts en impact social. Mais si ce n’est pas une preuve d’impact, que démontrer ?

Le secteur de la microfinance apporte une réponse. Lorsque la microfinance est apparue comme un « sujet brûlant » dans le monde du développement, une foule de donateurs s’est très tôt manifestée, tous cherchant à prouver que cet outil basé sur les logiques du marché pouvait réduire la pauvreté.

Des millions ont été dépensés, mais la démonstration des résultats s’est avérée plutôt timide (et presque toujours âprement discutée en raison de questions méthodologiques). L’évaluation de l’impact social s’est trouvée face à une impasse dans le monde de la microfinance. À terme, grâce à la mobilisation des professionnels, comme les partenaires fondateurs de CERISE, et à une coordination au niveau du métier (pilotée par le Social Performance Task Force), le secteur a favorisé la gestion de la performance plutôt que la mesure de l’impact social.

Aujourd’hui, plutôt que de collecter des données pour prouver l’impact social, les parties prenantes sont plus susceptibles de recueillir des données visant à obliger les institutions de microfinance (IMF) à rendre des comptes dans le cadre de leur mission sociale. En pratique, cela les encourage à intégrer l’intention sociale dans leur stratégie et leurs systèmes de gestion, et à assurer leur suivi grâce à des indicateurs clés de performance.

Il s’agit de la gestion de la performance sociale, qui s’est généralisée dans le monde de la microfinance au cours des 10 dernières années, soutenue par les Normes universelles de gestion de la performance sociale (GPS). Cette approche devrait être exploitée par l’univers des investissements à impact social. Elle est pragmatique et fédératrice sans être normative : les normes universelles n’indiquent pas quelle devrait être la mission sociale, mais comment l’accomplir au mieux.

L’approche GPS n’est pas difficile à appliquer, mais elle nécessite de regarder systématiquement ses activités sous l’angle de sa mission. CERISE, en collaboration avec ses investisseurs à impact social partenaires, a développé l’Évaluation pour les investisseurs d’impact (IDIA) pour faciliter ce processus. L’IDIA est un outil d’évaluation rapide permettant aux investisseurs ou aux fonds de vérifier si la gouvernance et les systèmes internes sont en adéquation avec l’intention stratégique.

Mais CERISE n’est pas la seule à promouvoir la GPS auprès des investisseurs. En avril dernier, l’IFC (International Finance Corporation) a publié ses Principes opérationnels de la gestion de l’impact social2 qui suivent en grande partie une approche GPS : définir l’intention, mettre en place des systèmes internes pour soutenir cette intention, suivre les progrès et réfléchir à la manière de maintenir l’impact. Ces Principes de Fonctionnement définissent les éléments communs auxquels les investisseurs doivent s’engager s’ils veulent véritablement avoir un impact.

Jusqu’à présent, ils ont rassemblé plus de 60 signataires. Ce que cela implique au juste n’est pas encore clair, bien qu’en théorie, les signataires s’engagent à diffuser publiquement et à procéder la vérification indépendante de leurs pratiques, pour démontrer qu’ils sont en phase avec ces principes. L’IDIA propose une méthode pour ce faire. Elle tire les leçons de la microfinance pour savoir comment accomplir sa mission. Parce qu’il est inutile de réinventer la roue.

1 https://thegiin.org/assets/2018_GIIN_AnnualSurvey_ExecutiveSummary_webfile.pdf
2 https://www.ifc.org/wps/wcm/connect/Topics_Ext_Content/IFC_External_Corporate_Site/Impact-Investing

BONNIE BRUSKY
DIRECTRICE ADJOINTE
CERISE