Au cours des dix dernières années, la microfinance a graduellement évolué pour être intégrée dans un champ plus large, celui de l’inclusion financière. Ces deux termes peuvent-ils pour autant être confondus ? Renée Chao-Beroff, directrice de Pamiga, et Isabelle Guerin, chercheuse à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), apportent leurs réponses.

Depuis quelques années, les grandes organisations internationales font de plus en plus référence à l’inclusion financière, plutôt qu’à la microfinance. Pourquoi un tel changement dans les discours ?

Isabelle Guérin (IG) : Ce changement a tout d’abord une justification rhétorique. Les crises du microcrédit de la fin des années 90 ont entaché la réputation du secteur. Cela a nécessité un changement de vocabulaire afin restaurer la confiance et de renforcer la crédibilité de la microfinance, en adoptant dans la terminologie même un adjectif qui insiste sur la dimension positive de la finance.

Renée Chao-Beroff (RCB) : Face aux discours négatifs et polémiques, le changement de terminologie a été perçu comme une façon de redonner une dimension plus universelle à la microfinance.

Ce changement sémantique traduit également une volonté des acteurs de la microfinance, et notamment du Consultative Group to Assist the Poor (CGAP), think tank réunissant les 32 plus grands bailleurs mondiaux en microfinance, d’embarquer les banques centrales. Pour les attirer vers la microfinance, il a fallu adapter les termes aux priorités des banques centrales. A partir des années 2010, c’est bien le potentiel d’inclusion financière (la quantification du nombre de personnes bancarisées) qui les intéressait dans la microfinance.

Selon vous, quelles sont les principales différences entre la microfinance et l’inclusion financière ?

RCB : La différence principale se trouve dans les objectifs implicites derrière chacun des termes. L’inclusion financière poursuit un objectif purement quantitatif, qui tend vers 100% d’inclusion bancaire. Mais cela ne dit rien sur l’utilisation du compte bancaire. Pour les acteurs pionniers de la microfinance ce n’est pas tant l’accès – bien sûr qu’il faut l’accès – mais l’impact, c’est-à-dire la capacité de changer la vie des gens par la finance, qui importe.

IG : L’inclusion financière comprend un plus grand nombre d’acteurs et de services, dont les fintech, et incorpore également le système bancaire classique, dont on parle moins. Dans un certain nombre de pays on a assisté au cours des dernières années à une massification considérable de l’inclusion bancaire, qui s’est faite notamment via les politiques de transferts sociaux, conditionnés ou pas. La microfinance n’a donc plus le monopole de l’inclusion financière, bien que celle-ci porte de manière générale une plus grande attention aux enjeux sociaux de l’inclusion financière.

L’arrivée de nouveaux acteurs dans le secteur de l’inclusion financière, comme les fintech et les acteurs du mobile-banking change-t-elle la donne pour la microfinance ?

IG : En théorie, les fintech permettent à des populations et des territoires très enclavés de bénéficier de services financiers potentiellement moins chers. Lorsqu’elles sont adossées à des politiques sociales, comme le versement de transferts sociaux, cela peut être une manière de faciliter la transparence et de limiter les risques de corruption.

RCB : Les fintech posent un réel problème aux IMF traditionnelles et donc à la microfinance. Jusqu’à l’arrivée de ces nouveaux acteurs, les IMF étaient les seules à opérer dans les régions isolées : elles créaient des caisses locales, formaient les caissiers locaux etc. Cela coute très cher et a justifié pendant plusieurs années que les IMF soient subventionnées. Mais aujourd’hui, grâce à la digitalisation, les fintech et les banques ont les moyens de toucher ces clients sans créer aucun bâtiment et de collecter de l’épargne dans des villages où les banques n’allaient jamais jusqu’à présent.

Y a-t-il des risques à remplacer les acteurs traditionnels de la microfinance par des fintech ?

RCB : Je dirais que le risque principal est celui de la perte de sens de l’inclusion financière. La technologie permet d’enrôler les gens et de leur donner accès aux services sans que l’on ait besoin de les « toucher » individuellement et de passer du temps avec eux. Par exemple, l’utilisation du crédit de scoring permet aux fintech de créer un profil aux bénéficiaires sans qu’ils n’en aient rencontré aucun. Mais rien ne garantit que les besoins du client soient réellement identifiés, et c’est en cela que les IMF gardent un intérêt dans ce contexte de digitalisation.

Personnellement, je suis partisane d’une approche « high-tech / high touch », qui permet de bénéficier des avantages des technologies (« high tech ») tout en profitant de l’expérience terrain (« high-touch ») acquise par les IMF depuis des années.

IG : Je vois 3 autres risques majeurs. La promesse de réduction des coûts pour les clients  est encore illusoire, alors que les profits pour les fintech sont relativement élevés. Il y a aussi la captation de données personnelles, avec la perspective d’inclure les « pauvres » dans la société de consommation alors que les services de base leur sont encore inaccessibles ; et enfin le contrôle de la vie privée, encore très mal régulé. La microfinance avait déjà du mal à tenir ses promesses, c’est encore plus vrai de l’inclusion financière. Il ne faut pas oublier que le problème principal des populations démunies reste l’exclusion monétaire, plus que l’exclusion financière. 

PROPOS RECUEILLIS PAR
BAPTISTE FASSIN
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