En tant que niche initialement réservée aux régions et populations éloignées et non desservies par le secteur financier traditionnel, la microfinance a depuis longtemps adopté la question de la performance sociale. En promettant d’intégrer de manière responsable les populations exclues et souvent vulnérables aux services financiers, afin de développer et/ou d’accroître leurs activités économiques, et éventuellement les sortir de la pauvreté, le secteur s’est rendu compte il y a longtemps qu’il devait prouver qu’il avait honoré cette promesse initiale.

Mais comment évaluer, de manière transparente et cohérente, la réalisation des objectifs sociaux et environnementaux de la microfinance ? Comment garantir une prestation de services financiers responsables et des résultats financiers suffisants pour une industrie durable ?

Au cours des premières années, les organisations les plus volontaires (investisseurs et Fournisseurs de services financiers – FSF) ont développé des approches internes. Les enseignements qu’elles en ont tiré étaient intéressants, mais ces approches individuelles ont abouti à un paysage déconcertant avec autant de méthodologies que d’acteurs.

En 2005, la nécessité d’une plus grande coopération entre ces acteurs est apparue évidente. Cette année-là, la Social Performance Task Force (SPTF), en coordination avec la Smart Campaign (Principes de protection des clients) et d’autres initiatives, a lancé une coopération sectorielle pour créer un langage commun dans le cadre de l’évaluation de la performance sociale, un projet couronné de succès. Depuis 2012, le secteur dispose d’un standard véritablement mondial, les Normes universelles, complétées par l’outil d’audit de la performance sociale de CERISE (SPI4) en 2015 qui est parfaitement aligné sur ces normes. Les investisseurs en finance inclusive et les FSF ont ainsi aujourd’hui la capacité d’évaluer leur performance financière et sociale sur la base des Normes universelles.

Aujourd’hui, plus de 600 FSF utilisent le SPI4, représentant plus de 50 % des IMF, 30 % des clients et près de 20 % du portefeuille total des IMF qui rapportent au Mix Market1, et encore plus d’acteurs non seulement évaluent et estiment, mais comparent et améliorent leur performance sociale sur la base de ces normes.

Plusieurs années après cette période passionnante qui a été le théatre du développement et de l’amélioration des premiers outils d’audit social, SPTF œuvre aujourd’hui pour faire se conjuguer gestion de la performance sociale et Objectifs de développement durable. Les normes initialement développées pour la microfinance sont maintenant testées et appliquées à une partie plus vaste du secteur des services financiers, comme les organismes de financement des PME, les banques ou les fintech. Et une 7e dimension sera ajoutée aux Normes universelles pour englober la performance environnementale. Cet ajout reflète la demande croissante du secteur financier responsable d’évaluer la performance financière, sociale et environnementale de manière simultanée et équivalente.

Notre expérience arrive au bon moment…

Quelque chose a changé depuis la crise des marchés financiers de 2008/10. Au cours des premières années, ces outils de mesure sociale et environnementale étaient utilisés exclusivement par les acteurs de la microfinance et quelques institutions responsables. Plus récemment, nous avons assisté à une nouvelle évolution prometteuse. Sous la pression des clients, des collaborateurs, des actionnaires, des dirigeants et du grand public désormais préoccupés par les conséquences sociales et environnementales de l’activité économique, le secteur financier a commencé à adopter de manière systématique un langage social et environnemental dans ses modèles économiques. Pour aller plus loin, la gestion court-termiste et axée uniquement sur les résultats financiers est de plus en plus considérée comme non optimale et ne répondant pas aux réelles responsabilités fiduciaires.

Un nombre croissant d’établissements financiers ou d’entreprises généralistes complètent leurs rapports annuels, leurs sites web ou leurs bulletins d’information en mettant à l’honneur leurs responsabilités sociales et environnementales. Un grand nombre de ces actions sont sérieuses et fortement engagées en faveur d’un changement vers une plus grande évaluation de la performance globale. La mesure de la performance sociale et environnementale a en effet commencé à s’implanter dans le monde de l’entreprise et de la finance.

Ces évolutions positives ne doivent cependant pas cacher les risques réels auxquels le secteur est confronté. Si ils ne sont pas correctement mis en œuvre par tous les acteurs, ces changements peuvent engendrer des risques considérables  pour la réputation des acteurs appliquant ces nouvelles règles de manières honnêtes. C’est une autre leçon tirée de l’expérience du secteur de la microfinance : des réglementations sont nécessaires pour assurer une mesure transparente de la performance par tous les acteurs.

…pour pousser vers une meilleure harmonisation de la mesure de la performance sociale

Suite au crash de 1929, les acteurs économiques ont pris conscience de la nécessité d’harmoniser la terminologie de l’information financière. Aujourd’hui, les normes IAS/IFRS et PCGR aident à comprendre l’information et l’analyse financière et à déterminer la fiabilité de la santé financière d’un projet de manière fiable.

Nous devons maintenant développer l’équivalent des IFRS pour la performance sociale et environnementale. Le secteur doit également partager ses premières leçons avec le reste de l’économie : placer la valeur client au centre de ses activités, se concentrer sur la satisfaction des bénéficiaires, une gouvernance efficace et des produits utiles, sont les véritables garants de la performance à long terme de toute entreprise économique.

La finance inclusive apparaît aujourd’hui comme le laboratoire qui a permis de tester des façons de coopérer dans un environnement de marché concurrentiel, d’apprendre comment partager des connaissances et de voir cela comme un gain de valeur plutôt qu’un risque de perdre un avantage compétitif. Nous devons accroître nos efforts conjoints pour promouvoir la clarté des concepts, des méthodologies, des outils et des évaluations et démontrer aux marchés financiers traditionnels que la pratique de l’investissement responsable est la seule garantie d’un succès financier à long terme. Nous sommes sur la bonne voie – mais ce changement est plus urgent que jamais.

1. Study on Social Performance Management in Microfinance, Cerise et ADA, 2019

JURGEN HAMMER
DIRECTEUR GÉNÉRAL
SPTF EUROPE